Confessions d'outre-tombe (version papier)
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Confessions d'outre-tombe (version papier)

Prix
19,50 €
TTC

400 pages de thriller. Héritage, secrets de famille. Une enquête délicate, jonchée de morts.

Auteur : Martine BÉGNÉ

Prix TTC : 19,50 €

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Quantité

Charles Chiffonier, détective privé, n’a pas lâché le marteau et le chasse-clou pour une de ces missions ennuyeuses destinées à faire bouillir la marmite. Cette fois-ci c’est du trouble, du mystérieux et ça sent le fric. Avec sa quête sur ses origines inconnues et un héritage tordu, Claude Grunier, client impénétrable, l’a bien hameçonné. Un drôle d’oiseau que ce personnage qui lui impose une prime rencontre à l’ombre des cyprès, dans le cimetière désert de Sarlat-la-Canéda ! De déduction en séduction, en compagnie de la délicate Odile ou de l’ensorcelante Sacha, Charles Chiffonier a la mort aux trousses. Deux balles dans la nuque réduisent au silence son premier déposant. Loin de se laisser abattre, il entend dérouler jusqu’au bout la pelote de cette ténébreuse affaire. S’esquisse alors une enquête sous hautes tensions...

9782367910376

Fiche technique

Hauteur
204 mm
Largeur
134 mm
Poids
500 g
Nombre de pages
386
Format
Papier
Genre
Roman policier
Auteur
Martine BÉGNÉ
Année parution
2015

Nous voici dans un autre univers. Hors monde contemporain et hors mode, où s’imbriquent verdure, bois, pierre et tissu ; une ancienne grange qui ne jouit ni de l’électricité, ni de l’eau courante et encore moins du téléphone. Lucien Poiron nous reçoit dans la salle de vie, tout en longueur avec, encore fixées aux murs latéraux, les mangeoires en bois, lustrées à force d’avoir été polies par les cous des moutons. Il vit dans un confort primitif qui me stupéfait – une table, deux bancs, et une cuisinière à bois – à la fois source de chauffage et point de cuisine. Pas d’autres meubles. La vaisselle, quelques pièces rudimentaires, s’empile sur des étagères en pierre, incrustées dans le mur. L’évier, une simple roche calcaire, creusée en son cœur, est alimenté en eau de pluie : un broc et une cuvette reposent à côté de frustes et rustiques nécessaires de toilette.

D’étranges sculptures, émergeant directement de troncs d’arbres, morcellent l’espace qui se remodèle. Des tissus peints recouvrent en partie les murs, enduits d’un mélange grossier de chaux et de sable non raffiné. Lucien Poiron lui-même paraît émerger d’une autre époque : cheveux longs argentés, bouclant naturellement, barbe hirsute encore brune, moustache à la gauloise bien drue. Vêtu à l’ancienne d’un pantalon en toile épaisse, trop large pour ce corps frêle, retenu par des bretelles de coton qui reposent sur une chemise en flanelle au motif écossais comme en portent les bûcherons ; il se dégage de lui une harmonie inhabituelle qui surprend. On se sent attiré vers lui, vers cette personnalité stupéfiante. Petit, malingre, osseux, il semble près de vaciller tandis que son terne regard bleu-nuit fuit celui de son interlocuteur, s’animant seulement lorsqu’il évoque ses sculptures et ses peintures dont je n’arrive pas à saisir, pour la plupart d’entre elles, ce qu’elles symbolisent.

C’est Odile qui explique la raison de notre visite. Une Odile qui rougit lorsqu’elle s’excuse de notre intrusion inopinée.

— Mais comment te prévenir puisque tu refuses tout moyen de communication ?

Lucien reste silencieux plusieurs secondes et malgré l’envie que j’ai de le bousculer dans son inertie, j’attends, détaillant des œuvres d’art incompréhensibles ! Ce qui ressemble à un bras s’élève au-dessus d’une boule qui elle-même repose sur une grappe de raisin. En vis-à-vis, une femme mutilée crie et des flèches sortent de sa bouche disproportionnée. Ses cheveux, en feuilles de châtaignier séchées, s’étalent jusqu’au sol d’où s’élèvent des pailles de blé disposées en éventail.

Rien à voir avec les souvenirs en vente dans les boutiques sarladaises. Ici, rien ne raccroche à la réalité : un monde irrationnel, imprévisible où violence et douceur cohabitent et d’où émane une beauté troublante.

Enfin Lucien se décide à répondre à ma question. Sa voix faible, cassée semble vouloir s’arrêter après chaque phrase. Il n’y va pas par quatre chemins, entre aussitôt dans le vif du sujet.

— Les Grunier ont toujours été riches mais, contrairement à ce que certains ont pu écrire, ils n’étaient ni généreux, ni humains. Ils se conduisaient tels des tyrans, se maltraitant entre eux et brutalisant aussi ceux qui travaillaient pour eux. Qu’attendre de tels gens ?

— Est-ce que ta grand-mère t’a parlé de Cunégonde ? demande Odile d’une voix douce.

De nouveau le mutisme le happe. Il réfléchit. Il plaque son regard vers le sol, comme s’il en extrayait la force de poursuivre. Les mots précis qu’il emploie décrivent sans complaisance cette époque passée comme s’il l’avait vécue.

— Elle en pleurait de déception. Elle avait le même âge que Cunégonde et n’ignorait rien de ce qui la touchait. Au départ, elles étaient amies, confidentes l’une de l’autre. Elle l’a aidée à dissimuler qu’elle était enceinte. Elles avaient décidé ensemble de se rendre chez une guérisseuse, sorte de sorcière et faiseuse d’anges comme disait ma grand-mère ; mais Marie-Antoinette a perçu l’état de sa fille avant qu’elles ne puissent mener leur projet à bien. Folle de rage, Marie-Antoinette a décidé que ce serait elle qui ferait mourir l’avorton, s’acharnant sur sa fille avec violence, l’humiliant, la flagellant chaque soir, mais le bébé a tenu bon. Le destin, la providence avaient décidé qu’il devait vivre en dépit de toute cette haine. C’est ma grand-mère qui a été chercher la sage-femme, ton arrière-grand-mère.

— Je sais. J’ai retrouvé le récit de l’accouchement. Finalement elle a pu garder Géraud, poursuit Odile, levant ses beaux yeux vers son interlocuteur, toujours tête baissée.

— Oui et non !

Je sens qu’il hésite. Il fait quelques pas autour de la table, fixe ses sabots en cuir, puis relève la tête avant de poursuivre, s’adressant à Odile.

— À plusieurs reprises, Marie-Antoinette a tenté de l’éliminer. Une fois, ma grand-mère est intervenue alors qu’elle avait installé le petit, la tête sur un billot de bois, décidée à la lui trancher d’un coup de hache. Qui sait si elle l’aurait vraiment fait ou si elle voulait montrer sa toute-puissance ou si elle voulait seulement effrayer l’enfant qui avait dû commettre une bêtise…

— Mon Dieu ! s’écrie Odile, l’effroi et l’indignation s’extériorisant par ses yeux dont la forme s’arrondit tandis que sa bouche se plisse. C’est horrible. Pourquoi ? Comment sais-tu ça, des détails aussi monstrueux ? Est-ce possible ? Tu ne m’avais jamais dit ça, s’indigne-t-elle, choquée, approchant son fauteuil de Lucien Poiron, ne le quittant plus du regard.

— Comment je l’ai su ? Je crois que je l’ai toujours su. Ça faisait partie des choses tristes qui se transmettaient de génération en génération. Ma mère me l’a raconté, comme on avait dû le lui narrer. Pourquoi ne t’en ai-je jamais parlé ? Pourquoi en aurais-je parlé ? Ça n’avait rien à voir avec nous deux. Tu n’étais pas concernée. Ni moi d’ailleurs, ou à peine. C’est de l’histoire ancienne, de celle qu’il vaut mieux oublier.

— Mais enfin tuer un enfant ? C’est quelque chose d’inacceptable, s’entête Odile, les traits tendus.

— Je ne sais quoi te répondre de plus. Tu as raison. Je pense aussi que la vie n’a pas de prix : que ce soit celle d’un enfant ou de tout être humain. Il en a été ainsi. Tu m’as posé des questions sur cette famille. Je te dis ce que je sais, ce que l’on m’a dit sur des gens qui ont fait plus de mal que de bien.

Il tourne sur lui-même. Il a vraiment l’air désemparé, pris au dépourvu par la tournure d’une conversation inopinée qui n’a rien de superficiel, rapatriant des souvenirs désagréables. Il ne se dérobe plus au regard d’Odile, le supportant alors qu’il explique d’une voix assurée :

— Comment expliquer de tels comportements, en effet ? À cette époque, la vie avait moins de valeur. La maladie décimait les nouveau-nés, les familles évitaient de s’y attacher trop. Enfin, je suppose ! Et puis c’était un autre contexte, plus rude qui, malgré les apports du siècle des Lumières, était moins respectueux de l’individu et de l’enfant en particulier. On ne parlait pas des droits de l’enfant. Mais je ne t’apprends rien. Tu sais tout ça Odile, même si ton père t’a protégée face à l’ignominie humaine. Tu n’es pas si naïve et tu es si cultivée, si sensible.

— Cela est cependant choquant d’apprendre qu’une grand-mère a tenté d’assassiner son petit-fils, comme ça de but en blanc. Et toi tu dis ça comme…

— Chère Odile ! coupe-t-il, et il y a dans ces deux vocables une tendresse qui surprend, qu’on imagine mal chez un être tout en rusticité. Il se permet même un sourire amusé, anticipant déjà ce qu’il va dire. N’oublie pas dans quel monde tu vis. Comment t’expliquer ? Je ne suis pas indifférent et je n’excuse rien. Je constate. Je réponds avec franchise à tes interrogations. Mais pour aller au-delà de ce cas particulier, qu’aujourd’hui nous traiterions de fait divers, faisons un peu d’histoire. Il n’y a pas si longtemps que l’esclavage était considéré comme légitime, naturel, fondé. Or qu’est-ce que l’esclavage si ce n’est le droit de vie d’un groupe d’êtres humains sur un autre ? Les actes de cette Marie-Antoinette s’inscrivaient dans cette mentalité : le droit des hommes ou des femmes supérieurs. Malheureusement, de nos jours encore, tous les hommes ne sont pas égaux entre eux. Dans certains pays, des pères et des mères vendent leurs enfants comme ils vendraient une chèvre ou un mouton, se désintéressant de leurs conditions de vie, de leur souffrance. Quelle valeur affective peut bien avoir cet enfant, je te le demande ? Il n’est plus qu’un objet d’échange, de rapport. Que penser de ces pères qui choisissent pour leur fillette de dix, douze ans un époux de plus de cinquante ans ? Ne sommes-nous pas encore par certains côtés dans l’ère de la bestialité humaine ? Excuse-moi d’être si grave. Alors ! Imagine : un siècle et demi plus tôt ! Les Grunier étaient le fruit de leur époque. Peu instruits, instinctifs, sans hiérarchie morale, incapables d’amour car n’ayant jamais été aimés, ils se dédouanaient en s’en remettant à la croyance catholique qui, bien que peu tolérante, les absolvaient eu égard à leur position et à leurs offrandes. Les Grunier lavaient ainsi leur conscience comme tant d’autres. Ma chère Odile, tu pourrais relire La Terre de Zola, un roman sans espoir aucun sur l’être humain qui, égoïste tel Butor, poursuit sa quête, éliminant pour cela ceux qui le gênent, et tu verrais à quel point la vie humaine ne comptait pas, pas pour deux sous. Mais je te le répète, cette époque nous imprègne encore corps et âme. Elle fait partie de nous, de notre histoire, de notre culture. Je le regrette. Tout comme toi, je veux rêver à des femmes, des hommes, plus humains… tels que tu peux l’être, tels que l’est ton père, tels que j’espère l’être…

Bien qu’arborant sa réprobation, Odile est subjuguée par Lucien et boit ses paroles. Ses yeux scintillent d’admiration. J’envie l’artiste capable de susciter l’admiration seulement par des mots, alors que physiquement il n’existe quasiment pas.

Je recentre la discussion car les ombres envahissent la pièce sans que Lucien Poiron s’en inquiète. Ses yeux qui se foncent, félins dans leur forme plissée, s’étirent et ses pupilles se dilatent comme celles d’un chat.

— Pour en revenir à Géraud, votre grand-mère a-t-elle su qui en était le père ?

© iPagination, 2015

Martine Bégné naît au cœur du Périgord noir en mille neuf cent cinquante-neuf. La pauvreté n’altère en rien une enfance heureuse à rêver, à jouer et à parcourir une campagne magnifiée. L’adolescence empreinte de liberté conforte ses goûts premiers : le besoin de nature et le désir de littérature. À seize ans, un job de journaliste, le temps d’un été, scelle ses choix. Elle s’oriente vers des études supérieures de communication à l’I.U.T. de Bordeaux III. Plusieurs années durant, elle exerce le métier de journaliste, donnant à cette profession un caractère engagé. Cependant une certaine désillusion – les actes des hommes ne sont pas toujours en adéquation avec les idéaux revendiqués – et le besoin de retourner vers un environnement de qualité, au plus près de la nature, la font renoncer à cette profession.

Arrivée dans un département rural, le Lot, elle se reconvertit vers les métiers de la gestion et de la comptabilité, se confrontant ainsi à la précarité de l’emploi féminin. Un projet d’infrastructure routière des élus locaux qui remet en cause son cadre de vie l’amène à résister puis la convainc de s’éloigner plus encore des routes et des hommes. Son installation sur les Causses du Quercy, dans une ferme du XIXe siècle, inhabitée depuis plusieurs décennies, ressuscite des aspirations oubliées : redonner vie à ce lieu préservé et écrire. Elle partage son temps entre activité paysanne et écriture. Ainsi, phrase après phrase, bâtit-elle l'intrigue du roman policier Confessions d’outre-tombe avec la même détermination qu’elle reconstruit les murets de pierre sèche.

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