L'amante interdite (format papier)
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L'amante interdite (version papier)

Prix
14,60 €
TTC

En pleine moitié du XXe siècle, à l'époque coloniale, une femme partagée entre les cultures africaine et européenne ose imposer sa liberté.

Préface de Ananda Devi, distinguée par l'Académie française le 3 décembre 2014.

Auteur : Christophe VALLÉE

Prix : 14,60 € TTC

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Quantité

En pleine moitié du XXe siècle, à l'époque coloniale, une femme partagée entre les cultures africaine et européenne ose imposer sa liberté. La seule échappatoire à sa condition reste l’amour impossible et improbable qui va la lier à cet Européen, passion vouée à l’échec par-delà la mort dont il ne reste qu’un enfant sur lequel elle reportera les vestiges de son impossible désir. Reste l’épaisseur de l’Afrique, son odeur de terre nourricière qui apaise les tensions ou les exulte, que les mots de ce roman essayent d’étreindre comme la mer de l’océan Indien et les effluves de sel qu’il laisse sur la peau.

Le roman se lit comme un palimpseste, selon différentes techniques narratives, mettant en lumière le gouverneur, la femme aimée, le fils, le narrateur, l’auteur. La superposition de l’Afrique de la fin des années quarante avec celle des années soixante, la recherche de l’origine de la filiation à travers le fil conducteur d’un amour interdit concourent à l’émotion esthétique.

9782367910338

Fiche technique

Auteur
Christophe VALLÉE
Hauteur
204 mm
Largeur
134 mm
Poids
240 g
Nombre de pages
180
Format
Papier
Année parution
2014

Je reçus un télex urgent : le cyclone menaçait. Je devais rentrer toutes affaires cessantes. Arrivé à l’aéroport de Lungi, je sortis de la passerelle et humai la tempête tropicale non encore baptisée.

J’aimais ces moments où le calme précédait la tempête, où l’humidité pénétrait par tous mes pores jusqu’à me gonfler les chairs, où l’air sentait la peau mouillée des femmes pendant l’amour, où l’obscurité progressivement descendait du ciel sous la forme de nuages qui fondaient jusqu’au sommet des collines, les aspirant de toutes leurs couleurs et les faisant disparaître comme par enchantement. J’aimais particulièrement aller dans ces moments à Shimba Hills, non seulement parce que c’était la seule colline où l’on rencontrait des hippotragus noires – espèce en voie de disparition – mais aussi parce qu’il y avait sur cette hill, comme on disait ici, une juxtaposition de fleurs et de plantes endémiques dont le parfum ressortait particulièrement au moment des cyclones. D’abord la noirceur du jour, la pâleur du soir puis le vent qui commençait à s’engouffrer dans tous les orifices possibles avant de tourner en rafales comme un soldat qui pilonnerait son adversaire. Les feuilles des arbres, des plantes qui jonchent par tapis entier le sol, les chiens, les chats, les rats qui se terrent, tétanisés par le déferlement de violence des éléments.

Ce que j’aimais dans les cyclones, c’étaient ces heures-là, où brutalement les animaux domestiques se taisaient, ne chantaient, ne couraient plus, où il n’y avait plus ni chant d’oiseaux, ni bruit d’insectes, ni jappement de roussettes, ni beuglement de zébus.

Le cyclone viendrait s’abattre sur nous dans les vingt-quatre heures, slalomant entre les îles éparses de l’océan Indien avant de se fracasser sur la côte de l’Afrique australe. On annonçait des rafales de deux cent cinquante kilomètres à l’heure avec des pointes à trois cents, accompagnées de vagues dont les creux étaient jaugés à vingt mètres.

Déjà dans les villages, le son des djembés retentissait. Dans les croyances animistes, les cyclones étaient considérés comme les conséquences de malédictions divines. Décidément, tout allait de mal en pis. Une première dépression tropicale avait visité le pays juste avant mon arrivée, détruisant les plantations d’hévéa, source de l’industrie du caoutchouc français. Mais l’œil du cyclone n’était passé qu’à dix-huit miles à l’ouest du pays et il y avait eu plus de peur que de mal. Un vieux navigateur de l’époque de la marine à voile du début du siècle m’avait pourtant prévenu : cette année serait une année à cyclones. Les litchis étaient en avance d’un mois, et ce signe ne trompait pas. ça n’était pas un hasard si la conquête du pays, si les visites officielles, la venue des esclaves mozambicains ou plus tard des travailleurs indiens nommés coolies s’étaient faites l’hiver pour éviter les tornades. Les conquêtes maritimes de cette partie du monde avaient toutes eu lieu durant l’hiver austral.

Mon télex crépita : le cyclone baptisé du doux nom d’Euphélie avait un diamètre de mille miles et un déplacement de dix-huit kilomètres à l’heure. Il n’y avait qu’un poste de radiodiffusion, qui appartenait au chef du village. Mais Radio-Cocotier fonctionnait à merveille.

Plus tard, Euphélie fut là.

Le cyclone était annoncé comme plus dangereux que ceux de 1935 et de 1872. La pression barométrique tomba vite au-dessous de celles de ces deux-là, jusqu’à 989 millibars. Les vents souffleraient comme prévu à deux cent cinquante kilomètres à l’heure avec des rafales à trois cent quarante sur les hauteurs et les plateaux centraux du pays.

Une étrange impression d’impuissance s’installait face au déchaînement des éléments de la nature. On passa de l’alerte un à l’alerte trois en moins de six heures, ce qui est exceptionnel. Avant que toute circulation fût interdite, chacun se rua à pied vers les petites boutiques indiennes, libanaises et chinoises pour acheter qui des lampes à pétrole, à huile, ou à gaz pour les plus riches, qui des piles pour les transistors, qui du lait en poudre, du riz, des pâtes, des boîtes de conserve, du pain, des biscuits.Cette vicieuse d’Euphélie n’arrêtait pas de changer de trajectoire, rendant toute prévision difficile, voire impossible, sur son passage. Sa pression baissa encore, à 930 millibars. Les rafales s’enroulaient autour des villes et les soulevaient comme des feuilles mortes. Je vis de mon bureau passer des voitures, des ânes, des armoires, des toits qui volaient comme Aladin et son tapis volant. Dans le sauve-qui-peut général, les sans-abris se terraient dans des refuges de fortune qui causeraient leur perte. À midi, il faisait nuit noire, le ciel n’était plus qu’un décor de théâtre recouvert de couches de peinture de plus en plus sombre. Avec chaque rafale, des trombes de pluie s’abattaient sur les cases en bois sous tôle qui s’effondraient comme des châteaux de cartes. Un mauve opiacé pigmentait ce qui ressemblait à l’aube naissante se levant sur un paysage de désolation alors qu’il était plus de midi. Les routes étaient déjà ravinées, les arbres défoncés, les chaussées éventrées, les maisons aspirées comme simple poussière, le réseau électrique, entièrement aérien, gisait au sol, les fils risquant d’électrocuter tout être vivant, gens et animaux. Les fenêtres éclataient sous la pression comme une prune de juillet sous la langue, des colonnes d’eau achevaient de démonter ce qui restait droit, les côtes étaient pulvérisées par une mer laiteuse et menaçante. Les vents sifflaient de ce cri strident que seuls connaissent ceux qui ont vécu en Afrique, descendant en diagonale vers la terre et soulevant tout ce qui était sur leur passage, balayant tout dans un grondement de fin du monde. Des baobabs centenaires, des frangipaniers, des badamiers gigantesques s’effondraient comme des tiges de paille, littéralement déchiquetés en confettis de carnaval, chaque feuille de tôle arrachée des maisons en bois sous tôle s’allait fracasser dans un bruit d’enfer semblable à celui des batteries d’orgues de Staline.

Aux dévastations provoquées par les airs et les eaux s’ajoutèrent les incendies provoqués par la rupture des fils électriques, en particulier dans la capitale. Et toujours ce souffle erratique des vents qui n’en finissaient pas de gémir et d’appeler comme une chatte cherchant ses petits.

L’enfer dura deux jours.

Et puis, plus de riz, plus de farine, plus de légumes, plus de fruits.

Les singes, d’habitude si agressifs, restaient sur les rares branches encore debout, sans feuilles, l’air hébété, presque heureux de revoir des hommes après ces deux jours de folie.

Une odeur de putréfaction s’éleva, entêtante, pénétrante. Les radiers, ponts et barrages de retenue avaient été emportés par la force des éléments. Et pourtant, les femmes, kikuyu et indiennes, s’étaient précipitées au bord des rivières pour laver boubous, tuniques, saris multicolores, le temps d’une trouée de soleil, les canalisations d’eau étant rompues pour de longues semaines, voire des mois.

Et ce n’était pas fini !

© iPagination, 2014

Christophe Vallée fut élu, à l’unanimité des membres des jurys, plus jeune Docteur de France en Sorbonne en philosophie à l’âge de 23 ans sous la direction de Jean-Toussaint Desanti, et Lauréat de la Fondation de la vocation, promotion Yves Coppens, Collège de France. Il a enseigné au Collège international de philosophie à l’invitation de Jacques Derrida puis vécu dans l’archipel des Comores, à Mayotte, à L’Île de la Réunion, à l’Île Maurice, en Hongrie avec des missions à Madagascar, en Inde, en Afrique du Sud, au Danemark, en République tchèque…

Docteur d’université, il est actuellement professeur Agrégé de Philosophie dans l’enseignement supérieur en Île-de-France. Depuis une quinzaine d’années, il alterne les livres, romans, essais – dont une préface commune avec Jean-Marie Le Clézio, Prix Nobel de Littérature –, les articles, les conférences de philosophie et de littérature en Afrique, dans l’océan Indien, en Europe centrale et orientale, à l’Institut Français, en Université ainsi qu’en France. Son dernier roman, L’amante interdite, publié aux éditions iPagination en 2014, a été préfacé par Ananda Devi.

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