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La condition humaine face à ses possibles techniques : transformations ou aporie ?

Par Jacqueline Wautier , Le 10/05/2013 à 16:21

La conscience individuelle aspire à une affirmation personnelle tout en cherchant obstinément la réponse aux questions sempiternelles qui la hantent: celles de la définition et du sens de l’homme ou de l’humanité.

Nonobstant, en ses maîtrises grandissantes, en ses désenchantements abrupts, ses ruptures ou démontages pluriels, ladite conscience perd toujours plus la signifiance de l’humain et de l’aventure anthropique :

  - Perte du projet humaniste dans l’abondance des biens de consommation proposés, dans le foisonnement des jouissances passives (mise en suspens de l’action – et de l’action commune) et dans la prolifération des possibles d’acquisition purement technique ou marchande.

  - Perte conjointe du sens ontologique et du projet existentiel dans la multiplicité des histoires remplaçant désormais l’Histoire : accolement d’événements ou d’anecdotes (trajets d’existence brisés, ruptures diverses, hyper individualisme…). 

  - Echappée sans retour ni destination assurée du sens ontique ou du projet personal : dans les rêves de doubles, les pointillés biographiques, les déprises existentielles, les retraits relationnels et les fugacités volitives. 

  - Et fuite associée de la réalité et du sens éthique dans les arcanes infinies du virtuel : quand la présence se rétracte, que l’affect s’endort, que la logique s’affole ou que l’acte «s’insignifie» au profit perdu de gestes sans poids ni conséquence. Quand donc rien n’importe, que rien ne fait sens : les valeurs explosent en possibilités infinies ou en relances innombrables à l’instant où le réel se décompose en un ensemble de potentiels  transformant le monde en un théâtre multi-scénique et l’individu en un spectre changeant.

 

De fait, se délestant de limites, se déforçant de prises ou d’ancrages, l’individu se soumet à une a-perception.

S’adjoignant des prothèses multiples ou s’immergeant dans les psychotropes,  il se dessine une personnalisation incertaine : en ses déterminants temporaires  comme en ses projets mouvants.

Se refusant à la soutenance d’engagements ; se soustrayant à l’effort d’actions ou de relations laborieuses (risquées) ; se coupant  d’un sens ontologique et anthropologique stabilisant,  il se perd dans son imaginaire.

 

Transformations ?

Certaines en leur advenir mais indéterminées en leur nombre ou effets, les transformations s’annoncent.

Transformations et réagencements parce que vie et existence sont autant d’écarts : à l’encontre de  l’En-soi (compacité), de l’enfermement (contention) ou de la forclusion (solipsisme, inertie, apathie).

Transformations et transpositions parce que le corps est faillible, sénescent, souffrant et mortel : cependant, dans la lutte engagée contre sa propre précarité, l’homme le transforme ou «trans-signifie» pour finalement « l’insignifier».

             Subséquemment, l’individu se dématérialise pour se matérialiser en ses œuvres.

             Se déréalise pour se «réaliser» en ses projets.

             Et se décentre pour se densifier en ses valeurs : notre modernité amplifiant en déséquilibre (de rupture) le mouvement initialement synthétique  qui  va du corps perçu/percevant au corps soutenu et exprimé  – qui va du corps délimité … au … corps ouvert,     du corps propre … au … corps imprégné puis modelé par les structures sociales, les croyances et les techniques. Où donc l’on glisse d’un corps-soi   ….  à …   une chair utilitaire vécue dans l’étrangeté et soumise à toutes les appropriations.

Transformations et novations parce que la personne est réappropriation des donnés imposés ou proposés (auto-construction personale et création). Que l’aliénation est un mode nécessaire de la vie et que la liberté est une création de l’existence : où liberté et aliénation se supportent, se définissent et se donnent sens au sein d’une conscience. Mais aussi, parce que soi et non-soi en leur genèse se confrontent (du fait du soi), interfèrent ou s’imbriquent : l’identité s’élaborant dans une relation à l’autre qui la définit et l’attache à elle-même en un lien en perpétuelle reconstruction. En outre, le développement du système neural conduit d’un soi primitif à un soi complexe (conscient, réflexif)  évoluant vers une sécession : allant du soi en soi (dans soi) auto-représenté à un «soi» externalisé en ses actions, options et volitions. Ou encore, passant, ce soi complexe, d’un décentrage nécessaire et vital, d’une distance à soi libératrice, à l’altérité ou à l’aliénation d’un soi hors de soi. 

En tel contexte, la nature humaine est instable : son psychisme manipulable, son  physique modifiable, ses défenses immunologiques franchissables et ses insertions spécielles transmuables. 

En l’occurrence, la psychanalyse révéla  un assemblage pulsionnel et tensionnel ;    la neuropsychiatrie théorisa des fragmentations ipséiques ou personales ;    la sociologie signala  un statut relationnel développé en une condition situationnelle ;    l’ethnologie découvrit des scissions pratiques et coutumières ;    l’anthropologie releva des partitions conceptuelles et structurelles;    la biologie dévoila des assemblages en réorganisations ;    et la philosophie exposa un néant essentiel  …  Désormais, le génie génétique offre à ces plans et constituants un espace in-fini de combinaisons.

Par ailleurs, cette certitude des modifications qui toucheront la «nature» de l’homme ou la condition humaine tient à la construction identitaire : celle-ci est alignée  sur un «moi» idéal   -  lui-même empreint des savoirs, valeurs et mythes collectifs.  Par suite, dès l’instant où ce modèle perd substance (chair), stabilité ou limites pour s’ouvrir à l’in-fini, l’individu en construction suit le mouvement et s’égare.

 

Transformations donc :

Déjà, parce que l’humain et l’humanité sont constructions et projets. Que l’homme est essentiellement, fondamentalement, ontologiquement, seul. Que rien ne le lie à lui-même, à son futur ou à ses promesses  (hormis une décision toujours révocable). Que sa vie n’est pas appelée à l’être par un Etre en manque d’elle. Et que les dès ne peuvent être relancés - son monde étant pris dans «l’échange impossible» évoqué par Baudrillard.

Ensuite, parce que l’humanitude est puissance et «l’hominescence» processus (oscillant et hésitant, nonobstant continu et évident, unique et multiple, fragile et incertain, fléché mais dépourvu de destination finale, empreint d’ambiguïtés et de paradoxes  – parsemé de bifurcations et offert aux occasions) [1].  Parce que nous sommes passés de l’évolution (naturelle, géno-transmise et peu ou prou subie) à l’Histoire (artificielle, transmise en héritage)  - glissant rapidement de celle-ci à l’événement technologique ou à l’advenir a-historique. En telle trajectoire, nous relevons désormais de nos œuvres : dépendons d’un génome soumis à nos choix ou abandonné à nos libertés  – un génome reposant sur nous (spécimen vecteur spéciel, individu dual singulier, subjectivité sensible située et esprit libre) qui en résultons en interdépendances.

Corrélativement, parce que l’homme recouvre un manque à être constitutif, des incertitudes situationnelles (spécielles, mondaines, civilisationnelles et individuelles)  et une béance de sens cosmologique, ontologique et ontique  - son existence n’étant dès lors garantie ni en sa signifiance ni en sa valeur (par une référence qui lui serait éternelle/transcendante/essentielle).  

Et finalement, parce que mythologies et idéologies, dangers et précarités, renoncements (individuels) et démissions (collectives), organisations (structurelles : isolement, concurrences) et propositions (techniques)  convergent.

Que les technosciences prennent en charge des désirs fondamentaux, des peurs primales, des angoisses génériques, des craintes singulières, des tendances sociales et des idéaux personnels ou collectifs : dès lors, pris en charge, ils s’y développent pour, au bout du compte, conforter ou étendre les dites technologies … qui les intensifient en retour. Où donc vide existentiel, manques constitutifs (ontologiques et ontiques) et pulsions diverses  s’additionnent en interférence (« interférance » active) pour disperser l’homme dans une hypnose virtuelle, une insensibilité corporelle, un repos affectif ou une auto-satisfaction (à court terme).

 

En fin de compte, les changements d’étance et de soutenance trouvent leurs conditions de possibilité dans la réalité hominienne et dans la spécificité humaine: parce que l’individu est ancré dans sa perméabilité organique, ses réactions catalytiques, ses équilibrations réactives, son ouverture et son interdépendance ou son « interférance ». Ancré dans ses dénégations ou ses désengagements :  se trouvant en ses œuvres, s’échappant en son futur, se libérant en ses projets, se densifiant en ses choix, se réalisant en ses combats.

A cette aune, les changements de scène, les bouleversements sociétaux et les métamorphoses personales relèvent d’une potentialité inscrite en l’individu : parce que l’homme est un être de pro-jets[2] (à soutenir), de manques (à remplir), de besoins (à satisfaire), de désirs (à combler) et de liances (à opérer). Qu’il est tout cela à l’instant où la science aspire à combler les failles, gommer les sensibilités, maîtriser les pulsions, compléter les incomplétudes, finir les infinitions et déterminer les indéterminations.

Partant, de glissements en changements, de modifications en métamorphoses, les transformations s’imposeront en nombre et intensité : parce que la pulsion d’appropriation, la propension extensive, comme aussi la force motrice de distanciation ou encore la capacité de figuration (re-présentation ou symbolisation) sont indissociables de l’humanitude.

Transformations, échappées ou échappements : parce que l’homme est un être d’existenciation et d’exterritorialité.  Qu’il s’existencie hors de sa forclusion organique - hors de ses donnés biologiques et situationnels.  Qu’il est un sujet transgressif s’ouvrant  à l’humanité et à lui-même dans ses affections et ses expressions: un être de langage se déprenant de lui-même par ses mots, ses symboles et ses œuvres.

Transformations ou déstructurations parce qu’il vient au jour hors du ventre de sa mère pour s’intégrer en une communauté de présences et d’échanges  - mais qu’il s’apprête aujourd’hui, en ses situations-limites, à quitter son lieu de génération originel et  son champ d’existence habituel : fécondation dans un tube de laboratoire, existence en un lieu sans lieu ni présences, mort en des mouroirs résidentiels ou hospitaliers...

Transformations et mouvances parce qu’il est une construction historique, que son existence est histoire agie, vécue, parlée et (re)présentée (à lui-même comme aux autres). Parce que le rêve qui l’agite (celui d’une réécriture bio-historique et a-historique) est constitutif : le portant à agir  contre sa finitude (et contre la mortalité spécielle/essentielle dépassant de loin la morbidité). Parce que son trajet d’existence est discontinu à l’instant où ses références sont brouillées, ses attaches décryptées en aliénations, ses croyances démystifiées et ses espérances rendues à la vanité. Parce que son sens et sa gratuité sont contestés, son être et son devenir finalisés, ses rôles diversifiés et ses valeurs contestées. Que son corps est reconstruit ou prothétisé et son monde virtualisé. Et que les moyens lui sont aujourd’hui offerts de produire une fiction, si ce n’est un être fictif  (où les lettres ADN conduisent à la fabrique d’êtres imaginaires ou chimériques ; où la culture des organes conduit à l’insignifiance organique et à un sujet sans intimité).

Transformations et bifurcations parce ces pouvoirs et ces pratiquestrouvent leurs conditions de possibilité, leur motivation et leur puissance efficiente dans l’homme : dans sa nature ouverte et libre. Parce qu’ils pèsent sur les perceptions, les espoirs et les projets, les valeurs ou les références, les refus et les interdits, les affections, émotions et symbolisations, les expressions et l’être-au-monde  – incurvant souci, codes sociaux, économie et organisations.

Transformations et métamorphoses parce que les technosciences bouleversent les contours, capacités, limites et frontières du soi. Qu’elles ouvrent, jusqu’à la dispersion ou la dissolution, un être pour qui il est question dans son être d’une ouverture relative et d’une intégrité nécessaire (requérant la perméabilité contrôlée). Qu’elles répondent aux désirs chaotiques de l’enfance ou au monde indéfini des origines (spécielles et individuelles) - en faisant l’économie d’un travail d’ajustement, transposition, sublimation, maturation  ou deuil (deuil de la totipotence). Qu’elles entendent atteindre la transparence et la «présentativité» : tout dire, tout donner (à la vie, à l’intelligence rationnelle, à la maîtrise, au présent) en une totalité devenant unité.

 

   

  Effets:

Pour résumer, de multiples causes, de nombreux facteurs et diverses conditions induiront d’innombrables transformations : de l’homme, de l’humanité, de l’humanicité et, si l’on n’y prend garde, de l’humanitude.

  Et l’on peut relever (eu égard à la  portée environnementale de l’agir) la transformation du regard  posé sur la nature  - entraînant la modification des relations  soutenues à son égard (celle-ci apparaissant  de plus en plus et de plus en plus intimement disponible).

  Souligner (s’agissant de la dimension substantielle et existentielle ou bio-ontologique)  la transformation de la dialectique interne de la vie : confiée à elle-même naguère, elle s’abandonne dorénavant à la machine ou à la volonté finaliste d’un tiers.

  Insister (pour ce qui concerne le champ socio-économique de l’intersubjectivité) sur la transformation des archétypes sociaux et anthropologiques : changeant la communauté humaine en réseaux opérationnels, la réalité en virtualité, la société en milieux virtuels multidimensionnels et la pensée en calcul.

  Surligner (au regard des socialisations tronquées et des sociétalités douloureuses)  les exacerbations d’identité clanique ou religieuse[3] répondant aux flous identitaires intimes et aux dénégations tierces d’identité communautaire (locale ou anthropique : celle qui fait lien entre les hommes  – témoignant, jusque dans les différences, d’une similitude, d’une appartenance et d’une valeur).

  Débusquer (dans les objets, outils et transformations y associées) la trace d’une modification profonde  des buts ou horizons de la subjectivité : laissant de côté la technique (à entendre telle une  exo-structure de sauvegarde ou d’adaptation) au profit de la technoscience (c’est-à-dire une exo-structure de transformation  -et une exo-structure de plus en plus souvent internalisée/intériorisée).

  Constater la transformation des écosystèmes et des paysages : hypothéquant les équilibres biotopiques et assujettissant les individus aux intérêts des semenciers et autres bio-ingénieurs.

  Acter une transformation des modes alimentaires et des voies thérapeutiques.  Modification subséquente de l’agriculture et de l’élevage. Transformation parallèle de l’animal en modèle expérimentatoire ou en expérience modélisée  – et passage consécutif d’une finalité intrinsèque, d’une appartenance intime, à une finalité tierce mesurée au prix d’un brevet…

 

Transformations donc, et modification progressive du lieu de l’artifice s’intégrant désormais  au cœur du vivant.

   Transmutation risquée de l’être des êtres et régression qui, d’une différenciation, d’une mise en ordre du monde, conduit à une indifférenciation conceptuelle et spécielle.

   Perversion dangereuse du rapport à la différence : quand sélections, élections, probations, méliorations, pondérations chimiques, transgénèses ou clonages initialisent / initialiseraient un monde de doubles et de «monstres» mon(s)trant de leurs particularités voulues l’inanité devenante de l’humanité.

   Bouleversement corollaire de la sélection naturelle (processus aléatoire) en sélection plus ou moins eugéniste/eugénique dirigiste.

   Altération du désir d’enfant en exigence de parentalité. Et conversion de la parentalité en son fonds: de la procréation à la re-production, du désir de l’autre au désir de soi (clonage). Passage en la matière de l’affectif au médical, de l’intime au public, de la responsabilité individuelle à la prise en charge collective (originellement médicale mais bien vite sociale, économique, familiale …étatique ?). Virement et glissement concomitants de la perception de l’individu souffrant vers la notion (l’institution ?) de «vie préjudiciable». Transfiguration ou défiguration du sujet malade en pathologie incarnée. Altération subséquente de la notion de dignité mesurée dorénavant à l’autonomie, la maîtrise ou la productivité.

   Désagrégation de l’espèce en contenant inessentiel d’une information déclinée en codons transférables.

   Déconstruction du monde en structures fonctionnelles et modifiables.

  Métamorphose de l’organisme vivant/unitaire[4] en un organisme-assemblage (agrégat physico-chimique changeant) à disposition d’une volonté ayant son expansion comme projet :   passage, donc, de la cohérence …  à  … l’aléatoire.

   Transformation, encore, conduisant  de l’inscription mnésique historique à la connexion intermittente à un logiciel inducteur d’état. De l’habitation du monde (nourrie par le sol, le travail, les êtres et les traditions), de l’habitation active, au survol touristique. De l’agir au subir. De l’être à la représentation. De la personne au personnage : transmutation de l’individu en avatar  - ou encore, de l’unité charnelle en duplicata, de l’unicité individuelle en émanation génétique. Par suite, altération ou abandon  des projets au profit des programmations.

   Retournement également de l’imaginaire : délaissant une nature disséquée, transpercée et maîtrisée pour s’immerger dans les utopies technoscientifiques  - changement de lieu (non plus l’ailleurs mais le futur) et d’espace (celui du virtuel). De fait, l’imaginaire ancien appréhendait une totalité mondaine pour articuler différents niveaux de réalité : renforçant une communauté, déchargeant l’angoisse et organisant des relations tant interindividuelles que socio-politiques. Désormais, il naît des fragmentations, s’assied sur une puissance très immanente, s’exerce sur le vivant, s’en prend au devenir (de l’organisme vieillissant) et prétend à la pérennité (d’une matrice ADN, d’un corps pouvant être dupliqué). En fait, cet imaginaire et le moi qu’il produit sont l’un comme l’autre sevrés de réalité, l’un comme l’autre préparés à une transfiguration de l’homme en un esprit opératoire.

Par ailleurs, nous ne pouvons omettre le retournement de l’homme mondain producteur en un programmateur déraciné (hors de son corps, hors du donné, hors du monde et loin de l’autre) :  de l’homme  (être de contact, par le contact) en isolat (où l’outil concourt à une abstraction croissante).

Renversement ou passage d’une historicité à une a-historicité : négations, extractions ou ruptures signant névroses, dépressions, psychoses et schizophrénies  ou multiphrénies.

 

Transformation, transmutation, transfiguration et transposition :

     Passage de l’humanitude … à … l’humanisable  - ou à l’humain probatoire (à tester au stade embryonnaire). De l’humain reconnu… à … l’homo attesté (intronisé) et de l’humanicité d’état … à….  l’état statutaire (décisionnel) - à l’entité probante ?

  Mais aussi, de l’humanisme … au … pragmatisme et de l’humanisation … à …. la programmation.

  De l’homo sapiens… au …. sapiens démens,   de l’homme individué… à … la volonté incarnable   et du monisme substantiel … au… dualisme franc  – quand pourtant la liberté exige un corps qui entrave ou enracine et un esprit qui libère ; une matière qui fait obstacle ou délimite et une pensée qui ouvre ou déprend. Exige en cela un être ouvert en sa dualité soutenue, fermé en son unité/unicité maintenue, et relationnel en son identité centripète. 

 

  En fin de course, nous assistons et œuvrons à un ensemble de transformations qui s’inscrivent dans le processus évolutif et culturel (processus d’hominisation et d’humanisation) mais qui, paradoxalement, conduisent à une aporie évolutive pour l’espèce humaine telle qu’elle se particularise   – c'est-à-dire dans «l’entre-deux» !

  Transformations, donc, qui continuent et agissent un processus biologique et technique (technoculturel) mais alimentent cependant un développement implosif en matière de liberté (en ce compris «opératoire»). Car le dépassement des limites imposent concomitamment des limitations absolues à l’autre et aux autres (encore à venir).  Car la négation opératoire et principielle de toute attache recouvre des bouleversements qui désincarneraient la personne ou l’extrairaient de l’histoire et du temps fléché / des changements qui assigneraient une fonction ou un mode d’être spécifique à l’individu à venir / des modifications qui le détermineraient en fonction  d’une fin extérieure ou étrangère / des transformations qui le réifieraient, l’inféoderaient ou lui offriraient pour toute histoire ou continuité un ensemble de ruptures   – cela  quand l’homme en son histoire spécielle, l’individu en sa culture et les membres d’une parentèle en leur généalogie sont «protégés» à l’encontre d’une solitude infinie, d’un vide cosmique abyssal ou d’une absurdité sans fond. Quand histoire, liens ou appartenances, quand ascendants, descendants, collatéraux et communauté humaine donnent un sens, une signification et une direction à l’existence. 

Nonobstant, nous vivons d’ores et déjà (bio-actons) une transformation de notre être. En fin de course, contre les soutenances plurielles, contre les constructions de sens ou les affirmations de libre conscience, nous nous en remettons à une technique s’imposant peu à peu en voie d’accès à l’épanouissement ou au bonheur : une  voie unique supposée suffisante. Sans doute parce que le Sens Transcendant imposé jadis contre les hommes n’a pu laisser place en son retrait à un humanisme fondamentalement investi ? Ou peut-être parce que le Sacré a entraîné le sacral dans sa chute ?  Quoi qu’il en soit,  cette croyance (désespérée ?) en la totipotence de la technique est totalement inédite.

     Et  déjà nous usons d’une pharmacopée étendue pour traiter des problèmes existentiels : du chagrin à la frustration,   de l’(hyper)activité à la désobéissance,   de la peur à l’angoisse,   de la déception à la désorientation,   du désir au soupir et   de la quête de sens (en ce compris transgénérationnel) à la désespérance. Et la technique tend à réduire tous les problèmes, en ce compris la question «humaine»[5], à ses propres schèmes ou à ses mécanismes : offrant pour réponses des modes et des pratiques techniques.   Concomitamment, elle produit la métaphore, et fonctionne sur l’analogie, d’un homme machine objectivé/objectifié. Elle induit la mythologie d’un corps puzzle, d’un gène-roi, d’une mort essentiellement contingente, d’un nœud ultime de subjectivité assimilé à une volonté – volonté qui serait force ou faculté de mouvoir (le monde). Et le paradigme global d’abord, la soutenance identitaire individuelle ensuite, passent progressivement de l’animal humain des origines à l’entité virtuelle du futur technoscientifique   - par le biais d’un individu ouvert et via une unité individuelle mouvante ou instable avant que d’être subjectivité opératoire



[1] Le terme revient à M. Serres : L’hominescence, Paris, Ed. Le Pommier, 2001. Où donc l’hominescence est mouvement et trajectoire, soutenance et invention,  développement processuel, déploiement phénoménal, construction active, édification volontaire, élaboration choisie, pulsions, impulsions et propulsions mi centripètes mi centrifuges et œuvre auto-référée : d’un devenir Soi (toujours inachevé)  ou d’un advenir à Soi (jamais réalisé) l’un et l’autre questionnés et embarrassés par l’ignorance ontologique de ce Soi quintessentiel.

[2] Projets et projections.

[3] Plus choisie contre le néant que vécue, plus appropriée qu’investie – a-biographique ou a-historique…

[4] Avec une perdurance relevant d’un faire intrinsèque, d’une performance intime, d’un but instinctif, d’un souci conscient ou d’une finalité réfléchie – selon sa complexité…

[5]Des soutenances en différance, des constructions en cohérence, des fondements ou légitimations en sens, attachements, investissements et valeurs.

 

Commentaires

j'ai besoin d'y revenir. j'aime ces analyses et réflexions sur ces sujets, et tes éclairages me sont précieux? Et je l'avoue humblement j'apprends aussi à écrire, grâce à ces mots que je n'aurais pas osé utiliser ou que je connais pas, grâce à ce manières d'exprimer qui me fascinent toujours. Il y a des passages que j'ai besoin de relire profondément, mais je crois que ce que je découvre en première lecture est déjà très grand pour moi. Merci Jacqueline.

 

Toujours grand intérêt à vous lire.

 
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